L’inclusion, un idéal non atteint ?
L’inclusion signifie la participation de tous et toutes à la société, à la formation et au travail. Cela inclut toutes les personnes, indépendamment de leurs besoins d’apprentissage, de leur handicap, de leur sexe ou de leur origine culturelle et sociale. Réfléchir à une formation professionnelle inclusive signifie identifier et lutter contre les inégalités qui y ont cours pour garantir un accès étendu sans discrimination. En Suisse, où en est-on ?
Par Barbara Duc et Marlise Kammermann
L’égalité des chances, la participation et l’inclusion sont des objectifs que se sont fixés en 2015 les Nations Unies à travers l’Agenda 2030 pour le développement durable. L’objectif 4 de ce plan d’action vise, d’ici à 2030, à assurer à tous et toutes une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, ainsi que des possibilités d'apprentissage tout au long de la vie. Cela inclut l’égalité d’accès à tous les niveaux d’éducation – un élément qui fait également partie des objectifs de la vision 2030 de la formation professionnelle en Suisse.
L’annexe statistique au Rapport intermédiaire sur la mise en œuvre de la Stratégie pour le développement durable 2030 en Suisse concernant 2024 montre toutefois que nous sommes actuellement loin de ces objectifs, puisque l’accès à l’éducation et au marché du travail continue à dépendre du sexe, de l’origine, du handicap ou du statut social. De plus, un quart de la population se sent discriminé en raison de ces mêmes caractéristiques ainsi que de son âge, de sa langue, de son mode de vie, de son orientation sexuelle, de son identité de genre ou de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques.
Des mesures pour promouvoir l’égalité des chances
Au vu de son importance dans la formation post-obligatoire, mais aussi dans la transition école-travail, il est intéressant d’étudier le système de formation professionnelle sous l’angle de l’inclusion. La majorité des jeunes, 63 pour cent, se dirigent vers la formation professionnelle à la sortie de l’école obligatoire avec des différences plus ou moins marquées en fonction de leurs caractéristiques personnelles et sociales comme la filière suivie au secondaire I, le sexe, l’origine sociale, la nationalité et le statut migratoire, ainsi que selon la région linguistique et le type de commune (urbaine/rurale).
Certaines catégories de jeunes se trouvent dans des situations vulnérables quant à leur accès à la formation post-obligatoire certifiante, à la réussite de leur formation et à leur insertion durable dans le monde du travail : les personnes d’origine modeste, avec un bagage migratoire ou en situation de handicap physique, mental ou psychique sont particulièrement concernées.
Ces vingt dernières années, marquées par la volonté de la Confédération d’augmenter de 90 à 95 pour cent le nombre de diplômé-e-s du secondaire II, des efforts ont été réalisés pour soutenir ces différents groupes dans leur inclusion au sein du système de formation professionnelle : formations transitoires, nouvelle filière d’apprentissage en deux ans préparant à l’obtention d’une attestation fédérale de formation professionnelle (AFP) et encadrement individuel spécialisé (EIS), préapprentissage d’intégration (PAI) pour les personnes réfugiées, mesures de compensation des désavantages, etc.
De plus, des formations non réglementées par la loi fédérale sur la formation professionnelle ont été proposées. Par exemple, la Formation pratique suisse (FPra), réglementée par l’association de branche nationale des prestataires au service des personnes en situation de handicap (INSOS), est en première ligne destinée aux personnes bénéficiant d’une mesure de formation professionnelle de l’assurance-invalidité (AI).
Des inégalités persistantes dans l’accès à la formation professionnelle
Si l’on regarde les statistiques actuelles concernant la transition et les parcours dans le domaine de la formation de l’Office fédéral de la statistique OFS, il ressort que, malgré ces efforts, les catégories de jeunes mentionnées sont plus à risque de rencontrer des difficultés pouvant mettre à mal leur transition de l’école au monde du travail. Et ce, sur plusieurs plans : entrée différée ou non-entrée dans une formation du secondaire II, résiliation de contrat d’apprentissage (RCA) ou sortie du système de formation sans certification.
Au niveau du premier seuil de transition, l’entrée dans une formation du secondaire II à la sortie de l’école obligatoire est, d’une part, différée d’un à trois ans pour 18,5 pour cent des jeunes. D’autre part, 3,5 pour cent des jeunes n’ont toujours pas accédé à une formation certifiante trois ans après la fin de l’école obligatoire.
Les jeunes dont les parents ont suivi l’école obligatoire uniquement, les personnes étrangères nées à l’étranger ainsi que celles sortant de l’enseignement spécialisé au secondaire I sont les trois groupes qui risquent le plus de connaître une transition différée, voire de rester hors du système. Ce sont aussi ces personnes que nous retrouvons majoritairement dans la filière préparant à une AFP, dont l’entrée est différée pour quasi la moitié des jeunes qui empruntent cette voie, à savoir 48,5 pour cent.
Ces trois catégories de jeunes ont plus de probabilité de passer par des formations transitoires qui permettent à la majorité d’entre elles et eux, 86 pour cent, une entrée dans une formation certifiante. Les 14 pour cent restants se répartissent entre des jeunes qui n’entament pas une formation du secondaire II, qui sont entré-e-s dans une FPra ou une formation élémentaire AI ou qui se trouvent encore dans une formation transitoire trois ans après l’école obligatoire. Le passage par une formation transitoire a donc le plus souvent permis un accès, différé, à une formation certifiante du degré du secondaire II. Ce passage n’est cependant pas suffisant pour certains groupes de jeunes, en particulier des élèves sortant de l’enseignement spécialisé.
Les inégalités sous l’angle du marché des places d’apprentissage
Trouver une place d’apprentissage est l’une des difficultés rencontrées dans le passage de l’école obligatoire à une formation professionnelle. Une similarité apparaît clairement entre les logiques de recrutement à l’oeuvre sur le marché des places d’apprentissage et celles existantes sur le marché du travail. Tout comme les candidat-e-s à un emploi, les candidat-e-s à l’apprentissage sont confronté-e-s à la concurrence, aux discriminations et à la reproduction des inégalités sociales.
Ainsi, les jeunes d’origine étrangère peuvent connaître des difficultés d’insertion sur le marché des places d’apprentissage. En plus des discriminations subies, les primo-arrivant-e-s, surtout, souffrent d’un manque de connaissances du système de formation suisse et d’une faible inscription dans les réseaux informels souvent utilisés par les entreprises pour trouver un-e apprenti-e, comme l’a montré le sociologue de l’éducation Christian Imdorf.
Une autre catégorie de jeunes dont il n’a pas encore été question ici subissent des inégalités. Il s’agit des jeunes femmes. En raison de la division sexuelle du travail et de la ségrégation horizontale – concentration ou surreprésentation des femmes dans certains métiers – qui structurent le marché du travail, les jeunes femmes sont cantonnées à un choix limité de métiers contrairement aux hommes. Dès lors, elles connaissent un phénomène de sur-sélection sur le marché des places d’apprentissage. À cela s’ajoutent des discriminations de genre, notamment lorsqu’elles s’aventurent dans des domaines majoritairement ccupés par des hommes.
En outre, des discriminations indirectes peuvent être mises en évidence à travers la place grandissante des compétences transversales en tant que critères de recrutement. Ces dernières, comme le savoir-être par exemple, sont considérées comme des attributs personnels alors qu’elles renvoient à la socialisation primaire et à des dispositions sociales et culturelles. Elles excluent de fait celles et ceux qui n’en disposeraient pas et ne correspondraient dès lors pas aux normes du marché du travail, principalement les jeunes d’origine sociale modeste, les personnes avec bagage migratoire et dans certains cas les jeunes femmes.
Une inclusion durable en question
L’inclusion concerne aussi le maintien dans une formation et sa réussite. Les jeunes dont les parents ont suivi l’école obligatoire uniquement, les personnes étrangères nées à l’étranger ainsi que celles sortant de l’enseignement spécialisé au secondaire I se retrouvent dans la situation de vulnérabilité de ne pas mener à terme leur formation et/ou de ne pas obtenir de certificat comme le montre le suivi de l’OFS cinq à six ans après l’entrée en formation professionnelle. Les personnes étrangères nées à l’étranger sont par ailleurs plus à risque de faire l’expérience d’une, voire plusieurs RCA et de non-reprise de formation dans les trois ans après la résiliation.
Un chantier ouvert
Ainsi, on le voit à travers l’accès à la formation professionnelle, l’insertion sur le marché des places d’apprentissage et la réussite d’une formation, des inégalités persistent et questionnent l’inclusion de tous et toutes dans le système de formation professionnelle.
Il convient donc de poursuivre l’introduction de mesures de soutien et de les compléter par des campagnes de sensibilisation pour une société inclusive. L’objectif est de contrebalancer la sélectivité et l’exigence d’un système de formation qui s’appuie en partie sur l’insertion d’apprenti-e-s dans des entreprises se devant d’être rentables.
Il s’agit également d’étudier l’inclusion d’autres groupes, comme les personnes réfugiées, les publics LGBTIQ+ et les apprenti-e-s particulièrement talentueux/euses, pour les accompagner au mieux.
Ce numéro de « skilled » montre différents exemples pour promouvoir l’inclusion de tous et toutes.
Plus d'informations:
www.hefp.swiss/apprenti-e-s-filieres-faibles
www.hefp.swiss/pai-accompagnement-lieu-de-travail
www.hefp.swiss/apprenti-e-s-particulierement-talentueux-euses
Bibliographie
Duc, B., & Lamamra, N. (2022). Recrutement des apprenti·e·s en Suisse : des critères de sélection à géométrie variable. Formation emploi, 159.
Duc, B., & Lamamra, N. (2023). Enjeux et inégalités du système de formation professionnelle suisse dans le contexte de la transition école-travail. Éclairage à partir du phénomène des résiliations de contrat d’apprentissage. Revue suisse de pédagogie spécialisée, 13 (2), pp. 16–21.
Imdorf, C. (2018). Sélection, discrimination et reproduction sociale par les entreprises formatrices. In J.-L. Berger, N. Lamamra, &
L. Bonoli (dir.), Enjeux de la formation professionnelle en Suisse.
Le « modèle » suisse sous la loupe, (pp. 181–198). Seismo.
Office fédéral de la statistique OFS. (2016). La transition à la fin
de l’école obligatoire. OFS.
OFS. (2023). La transition à la fin de l’école obligatoire. OFS.
OFS. (2023). Parcours de formation dans le degré secondaire II. OFS.
OFS. (2023). Résiliation du contrat d’apprentissage, réentrée, statut de certification. OFS.
Scharnhorst, U. & Kammermann, M. (2020). Who is included in VET, who not ? Education + Training, 62 (6), pp. 645–658.