« Chez nous, elles sont confrontées à la vraie vie »

Jonas Staub se bat depuis 20 ans pour améliorer l’autonomie des personnes en situation de handicap. Il leur propose des places de travail ou de formation au sein de ses établissements de restauration, en dehors des institutions protégées. Découvrez notre entretien sur les principaux défis du quotidien, l’intérêt croissant des entreprises et les limites de l’inclusion.

L’organisation à but non lucratif « Blindspot », fondée par Jonas Staub, permet aux personnes en situation de handicap d’intégrer le marché du travail primaire.
HEFP / Ben Zurbriggen

Interview : Peter Bader, rédacteur indépendant, Communication HEFP

Monsieur Staub, avez-vous récemment vécu une expérience marquante dans l’un de vos établissements de restauration ? 

Cet été, une employée en restauration a terminé sa formation chez nous. Son travail étant d’un énorme soutien, nous tenions absolument à ce qu’elle reste à nos côtés. À l’origine, seule une formation dans une institution protégée entrait pourtant en ligne de compte pour cette jeune femme. Il n’était pas prévu qu’elle suive un apprentissage chez nous sur le marché du travail primaire. Lors de sa première visite, elle était tellement rongée par la timidité qu’elle s’était réfugiée derrière un poteau. Elle a poursuivi sa scolarité une année de plus dans son école spécialisée tout en venant une fois par semaine dans notre entreprise, ce qui lui a permis de prendre confiance en elle. 

En quoi cet exemple est-il représentatif de votre entreprise ?

Notre devise consiste à offrir la plus grande normalité possible afin de favoriser l’épanouissement. Contrairement aux institutions protégées, les personnes en situation de handicap sont confrontées chez nous à la vraie vie : des client-e-s souhaitant un service rapide ou formulant des réclamations, faisant preuve de patience ou d’insatisfaction.

Le pionnier

Jonas Staub (49 ans) a accompli un apprentissage de jardinier paysagiste avant de se former aux métiers d’éducateur social et de responsable d’organisations à but non lucratif (NPO). En 2004, il fonde l’organi­sation à but non lucratif « Blindspot » qui propose des activités sportives et de loisirs inclu­sives desti­nées aux jeunes, en situation de handi­cap ou non. Aujourd’hui, l’entreprise gère également trois restaurants, deux pop-ups et un food truck. Au total, 74 personnes – dont un quart en situation de handicap – sont employées dans le secteur de la restau­ration. Ses efforts d’inclusion ont été récompensés à deux reprises par le « Swiss Diversity Award ». 

Quels sont les principaux défis au quotidien ? 

Faire en sorte que nos équipes traitent les personnes en situation de handicap de manière tout à fait ordinaire et les impliquent dans l’ensemble des tâches quotidiennes. En raison du manque d’expérience, ce n’est pas toujours évident pour tout le monde. Nous recourons bien évidemment à un soutien pédagogique externe si nécessaire, que nous finançons nous-mêmes si l’assurance-invalidité ne le prend pas en charge. C’est là où notre système pose problème.

Qu’entendez-vous par là concrètement ?

Actuellement, la plupart des fonds de soutien sont versés aux institutions protégées et non aux personnes en situation de handicap, qui ne sont donc pas en mesure de décider librement où elles veulent travailler ou suivre une formation.

Est-ce pour cette raison que l’inclusion sur le marché du travail suisse ne progresse que lentement ? L’indice de l’inclusion de Pro Infirmis a révélé en 2023 que près de 50 pour cent des personnes en situation de handicap se sentent toujours exclues du monde du travail. 

Oui, mais je constate des progrès dans le cadre de nos consultations auprès des entreprises. La volonté de former et d’embaucher des personnes en situation de handicap est de plus en plus présente. Les grandes entreprises créent des postes adaptés et financent elles-mêmes le soutien pédagogique externe, ce qui n’est pas toujours réalisable pour des PME d’une quinzaine d’employé-e-s. Les institutions protégées continuent de s’opposer à un changement du système.

Et quelles sont les conséquences pour la formation professionnelle des personnes en situation de handicap sur le marché du travail primaire ? 

Il en découle tout simplement un manque d’expérience. Nous avons également lutté pour obtenir l’autorisation de proposer des formations avec une attestation fédérale de formation professionnelle (AFP), la crainte d’une baisse du niveau de qualification étant grande. De même, les associations professionnelles peinent encore à autoriser des aménagements lors des examens, par exemple. Une jeune femme à mobilité réduite travaille chez nous, et il serait insensé de la pénaliser pour sa lenteur lors d’un examen final pratique. Son travail est très bien exécuté, mais elle n’est pas en mesure de servir beaucoup de choses d’une seule main. À travers le projet « Erste Ausbildung im ersten Arbeitsmarkt » (première formation sur le marché du travail primaire), nous souhaitons désormais inciter d’autres entreprises à proposer des places de formation adaptées. 

« Je pense que le marché du travail secondaire disparaîtra tôt ou tard. »
Jonas Staub

Quelles sont les limites de l’inclusion ?

Il est évident que tout le monde ne peut pas être intégré de la même manière, mais il en va de même pour des personnes dites « normales ». Il est vrai que certaines personnes en situation de handicap ne sont pas aptes à travailler sur le marché primaire, mais je parle de celles qui le sont et qui souhaitent faire autre chose que de mettre des lettres sous enveloppe dans leur institution protégée à l’orée d’une forêt. Une machine effectue ce travail 1000 fois plus vite. Si ce service répond effectivement à un besoin, on pourrait placer cette machine dans une entreprise et confier son exploitation à des personnes en situation de handicap. Je pense que le marché du travail secondaire disparaîtra tôt ou tard, car les jeunes générations refuseront de se laisser amadouer. Je continue bien sûr à essuyer de sévères critiques pour ce genre de propos.

Avez-vous déjà songé à abandonner ?

Nous avons déjà connu des moments difficiles, notamment lorsque nous pouvions à peine payer les salaires. Dans l’intervalle, les entreprises sont devenues rentables sans aide de l’État. Nos idées reçoivent de plus en plus de soutien, même de la part de certaines institutions protégées.